« Tout cela doit nous rappeler que le fait d’écrire et la littérature sont profondément liés à un manque autour duquel tourne notre vie, au sentiment de bonheur et de culpabilité. » (Pamuk, 2009, 668)1

La création littéraire procure, sur différents plans et à différents degrés, une sorte d’expérience réparatrice. En plongeant dans son monde intérieur, en s’inspirant de son vécu, l’écrivain.e peut résoudre ou accepter certains enjeux. À tout le moins, écrire apporte un sens là où il en manque. C’est ce que j’en déduis à la lecture d’un extrait du recueil D’autres couleurs dans laquelle Orhan Pamuk traite des rôles de la création littéraire dans sa vie (2009).

Thérapie littéraire

Le vocabulaire de Pamuk concernant sa pratique contient une part étonnante d’intertextualité avec le champ de la thérapie. Ses expériences semblent révéler un pouvoir bienfaiteur. Entre autres, il « écrit parce qu[’il] ne peu[t] supporter la réalité qu’en la modifiant » (2009, p. 667). La fiction dans laquelle nous entraîne la création artistique répondrait donc à un besoin réel, comme si l’imaginaire remodelait une réalité déplaisante.

Pamuk se confie aussi sur l’évolution de ses sentiments durant une séance de création : « De la table où nous étions assis avec notre chagrin ou notre colère, nous sommes arrivés à un monde entièrement différent, au-delà de ce chagrin et de cette colère » (2009, 664). Ses expériences se rapprochent drôlement des sensations ou des buts visés en thérapie : ajuster ses émotions, modifier ses perceptions, devenir plus heureux, résoudre un problème… Est-il possible que la création littéraire permette un travail cognitif, sensoriel et émotif plus ou moins conscient qui a réellement un impact sur notre façon de voir, de penser et de ressentir la vie?

La solitude, un besoin comblé par l’art

« Pour devenir écrivain, il faut avoir, avant la patience et le goût des privations, un instinct de fuir la foule, la société, la vie ordinaire, les choses du quotidien partagées par tout le monde, et de s’enfermer dans une chambre. […] Le besoin de nous enfermer dans une chambre, une chambre pleine de livres, est la première chose qui nous motive. » (2009, 655)

L’activité littéraire est souvent décrite comme une expérience solitaire. Cette caractéristique, à la fois condition et conséquence de l’écriture, se révèle être une force en création. Pour la psychologue Rose-Marie Charest, l’imaginaire figure parmi les grandes ressources de l’être humain, et il s’agit d’une caractéristique à exploiter. Loin de s’avérer uniquement écrasante, la solitude constituerait même un moment privilégié pour recueillir l’inspiration et pour la résolution de problèmes. Réussir à passer du temps en tête-à-tête avec soi-même équivaudrait à habiter son monde intérieur, à nourrir ses intérêts, à confronter ses souvenirs, bref, à s’intéresser à soi! La psychologue affirme aussi qu’une solitude heureuse serait nécessaire au maintien des relations saines (Charest, 2014)2.

Or, la solitude de l’écrivain.e comporte justement des éléments communicatifs, imaginaires et créatifs. Le dialogue s’opère entre soi-même et le texte : l’écriture permet de puiser en soi, de prendre un temps d’arrêt, de se questionner. Cette solitude comprend aussi une part sociale : elle s’adresse à autrui à travers le texte. Idéalement, ces moments deviennent donc une période de ressourcement, de relation positive avec soi-même.

L’identité ou la part de soi dans le texte

Pamuk reconnaît le pouvoir des mots sur son identité personnelle. Il estime qu’être écrivain.e, « c’est découvrir patiemment, au fil des années, la seconde personne, cachée, qui vit en nous […] » (2009, 651). La création, plutôt que d’inventer quelque chose d’entièrement nouveau, permet donc concrètement l’exploration de son monde intérieur. N’est-ce pas l’ultime façon de s’écouter? L’écriture, en prêtant sa plume à des dimensions du moi silencieuses, inconnues, censurées, amènent une forme d’expression unique et résiliente, à mi-chemin entre la fiction et la réalité.

Écrire implique aussi de mieux se connaître : « Les mots pour nous, écrivains, sont les pierres dont nous nous bâtissons » (Pamuk, 2009, 652). En thérapie, on se raconte, on édifie le récit de notre existence, de nos traumatismes et de leur sens. On analyse les mots choisis : que traduisent-ils de nos perceptions, de nos sentiments, du pouvoir sur notre vie? J’ai l’impression que l’écrivain.e tel.le que décrit.e par Pamuk peut refaire ces choix sans cesse, se donner une liberté d’être, de redevenir, de recommencer, d’errer. La création littéraire redéfinit constamment le regard de l’auteur.e sur sa réalité et sur ses fictions, qui se chevauchent les unes les autres. Cette forme d’introspection conduit au regard que l’on porte sur soi. Qu’on s’ennuie, qu’on s’énerve ou qu’on s’admire, on se côtoie profondément pendant l’écriture. Au-delà du texte, c’est notre personne qu’on juge, qu’on critique et qu’on gère par notre discours interne, nos attentes et nos émotions. À long terme, il faut apprendre à se critiquer constructivement et à intervenir avec bienveillance.

Création et résilience

Ces moments de solitude introspective nous entraînent nécessairement à travailler nos attitudes. Après tout, notre principal outil de travail, c’est nous-mêmes.

« Pour moi, être écrivain, c’est s’appuyer sur les blessures secrètes que nous portons en nous, que nous savons que nous portons en nous — les découvrir patiemment, les connaître, les révéler au grand jour, et faire de ces blessures et de nos douleurs une partie de notre écriture et de notre identité » (Pamuk, 2009, 661-662).

En travaillant sa vulnérabilité à partir de ses textes et vice-versa, on peut supposer que Pamuk approfondit son authenticité, sa confiance. Ces moments d’expression deviennent aussi ceux où il s’accepte, comme si la création permettait un prolongement de soi à travers le texte. Comme si l’écriture et l’identité de ne faisaient qu’un, et que raffiner son art revenait à se raffiner soi-même.
Pour moi, écrire, c’est activer le pouvoir de transformation en nous pour devenir plus libre, plus authentique, pour s’explorer aussi, ce qui engendre une forme d’actualisation.

En choisissant méticuleusement nos mots, ceux qui forment notre langage, notre pensée, notre passé, nous choisissons un peu de notre récit, de notre perception. Je crois même que le fait de matérialiser notre histoire, en l’inscrivant sur du papier, avec un choix esthétique particulier, nous aide à nous en distancer pour adopter un point de vue nouveau. L’expression écrite parvient à exprimer l’inexprimable, en quelque sorte.

Je définirais l’expérience réparatrice littéraire avec une métaphore décousue. Supposons que nos besoins, nos qualités, nos défauts, nos rêves, nos souvenirs, nos réalités, nos fictions, nos silences sont tous les morceaux du casse-tête qui nous composent. L’écriture représenterait alors les minces lignes sinueuses qui relient tous ces morceaux ensemble, qui les cousent, les ajustent, les réparent pour qu’ils tiennent et trouvent place dans le fouillis le plus complet de l’esprit. Dans ce travail de soi au texte, on se crée alors une place dans le monde.

  1. Pamuk, Orhan. « La valise de mon papa ». D’autres couleurs. Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2009, p. 647-670.
  2. Charest, Rose-Marie. La solitude, un fardeau ou une amie. École Mini psy, Institut universitaire en santé mentale Douglas, 29 octobre 2014. http://www.douglas.qc.ca/videos/269. Visionné le 22 août 2018.
  • Julie Boisvert

    Rédactrice pigiste

    Julie Boisvert s’intéresse à la santé et aux arts. Ses études collégiales en travail social et en sciences humaines l’ont amenée à travailler quelques temps dans le milieu communautaire. À l’université, elle renouvelle avec le plaisir de l’écriture dans un certificat en rédaction professionnelle, puis un deuxième en création littéraire (en cours). Dans ses temps libres, elle aime écrire des nouvelles littéraires et des essais. Elle est également rédactrice pigiste et a collaboré avec le Magazine Vitalité Québec pour signer un article sur la dramathérapie et sur la santé corporelle du musicien.

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